Blanc
Je me suis retrouvée un peu par hasard (j’étais assise dans le salon à lire un livre pas trop bien écrit) à écouter la télévision avec ma mère aujourd’hui.
C’était Télé-Québec, public surpris, donc j’ai levé les yeux de mon livre (Télé-Québec m’a rarement déçue. Sauf avec Belle et Bum).
Sur mon écran, Gaston Miron.
La nuit de la poésie 1970, moment incroyable de bouillonnement intellectuel, culturel. La poésie québécoise, vivante, belle, jeune, engagée.
J’ai suivi ardemment le déroulement des images, redécouvrant encore et encore cette époque si passionnante (j’ai beaucoup travaillé sur le FLQ, donc sur les années ‘60 - ‘70).
Puis, vers la fin (c’était déjà la fin au moment où j’ai commencé à écouter), Michèle Lalonde monte sur scène et commence à réciter Speak White.
Je: larmes aux yeux.
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Speak white
il est si beau de vous entendre
parler de Paradise Lost
ou du profil gracieux et anonyme qui tremble
dans les sonnets de Shakespeare
nous sommes un peuple inculte et bègue
mais ne sommes pas sourds au génie d’une langue
parlez avec l’accent de Milton et Byron et Shelley et
Keats
speak white
et pardonnez-nous de n’avoir pour réponse
que les chants rauques de nos ancêtres
et le chagrin de Nelligan
speak white
parlez de chose et d’autres
parlez-nous de la Grande Charte
ou du monument de Lincoln
du charme gris de la Tamise
De l’eau rose du Potomac
parlez-nous de vos traditions
nous sommes un peuple peu brillant
mais fort capable d’apprécier
toute l’importance des crumpets
ou du Boston Tea Party
mais quand vous really speak white
quand vous get down to brass tacks
pour parler du gracious living
et parler du standard de vie
et de la Grande Société
un peu plus fort alors speak white
haussez vos voix de contremaîtres
nous sommes un peu dur d’oreille
nous vivons trop près des machines
et n’entendons que notre souffle au-dessus des outils
speak white and loud
qu’on vous entende
de Saint-Henri à Saint-Domingue
oui quelle admirable langue
pour embaucher
donner des ordres
fixer l’heure de la mort à l’ouvrage
et de la pause qui rafraîchit
et ravigote le dollar
speak white
tell us that God is a great big shot
and that we’re paid to trust him
speak white
c’est une langue riche
pour acheter
mais pour se vendre
mais pour se vendre à perte d’âme
mais pour se vendre
ah! speak white
big deal
mais pour vous dire
l’éternité d’un jour de grève
pour raconter
une vie de peuple-concierge
mais pour rentrer chez-nous le soir
à l’heure où le soleil s’en vient crever au dessus des ruelles
mais pour vous dire oui que le soleil se couche oui
chaque jour de nos vies à l’est de vos empires
rien ne vaut une langue à jurons
notre parlure pas très propre
tachée de cambouis et d’huile
speak white
soyez à l’aise dans vos mots
nous sommes un peuple rancunier
mais ne reprochons à personne
d’avoir le monopole
de la correction de langage
dans la langue douce de Shakespeare
avec l’accent de Longfellow
parlez un français pur et atrocement blanc
comme au Viet-Nam au Congo
parlez un allemand impeccable
une étoile jaune entre les dents
parlez russe parlez rappel à l’ordre parlez répression
speak white
c’est une langue universelle
nous sommes nés pour la comprendre
avec ses mots lacrymogènes
avec ses mots matraques
speak white
tell us again about Freedom and Democracy
nous savons que liberté est un mot noir
comme la misère est nègre
et comme le sang se mêle à la poussière des rues d’Alger ou de Little Rock
speak white
de Westminster à Washington relayez-vous
speak white comme à Wall Street
white comme à Watts
be civilized
et comprenez notre parler de circonstance
quand vous nous demandez poliment
how do you do
et nous entendes vous répondre
we’re doing all right
we’re doing fine
We
are not alone
nous savons
que nous ne sommes pas seuls.
(Michèle Lalonde, Speak White, Montréal, l’Hexagone, 1974.)
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Profitez de ce poème, il est dur à trouver: plusieurs sites qui le publient reçoivent une injonction demandant de le retirer peu de temps après.




mai 6th, 2007 at 23.27
J’ai analysé ce poème en classe!
Le seul devoir de français que j’ai coulé.
mai 7th, 2007 at 8.06
Aaah j’adore ce texte!
(Et c’est vrai qu’il n’est pas très bien écrit le livre)
mai 7th, 2007 at 12.15
Arrête, Belle et Bum c’était bon! Avant de devenir Bum et Accessoire qui ressert toujours la vieille musique pop à la Daniel Boucher…
mai 11th, 2007 at 19.20
Speak White…
Rien D’autre à dire…
SPEAK WHITE!
mai 16th, 2007 at 21.59
1980: Paître chez nous?
septembre 30th, 2007 at 22.06
t’as quoi contre belle et bum ??
…Malgré que, c’est sur que si tu ne connais rien à la musique, tu peux trouver ça nul.
pfff
octobre 1st, 2007 at 0.22
Eh bien, personne trop peureuse pour assumer ses opinions, je suis bien contente d’apprendre que je suis trop stupide pour comprendre la beauté intérieure de belle et bum. Merci, merci de m’avoir montré le chemin, révélé la lumière. Dès maintenant, je te voue un culte, et je te remercierai chaque jour encore plus, encore plus, pour ta grandiose oeuvre. Merci, merci.